Une accalmie dans l'exil des pigistes burundais

Une accalmie dans l'exil des pigistes burundais
Wednesday, 07 September 2016 Written by Valentine Gavard et Austin Cooper

Depuis avril 2015, plus de 150 journalistes ont fui le Burundi pour se réfugier dans les pays voisins. Valentine Gavard, chargée de programme pour l'Afrique Sub-Saharienne, décrit une initiative inédite en leur faveur. Au Rwanda, une auberge leur est réservée, et constitue la garantie d'un hébergement sécurisé. 

Avant qu’il ne découvre l’existence de la guesthouse Ihumure, Janvier explique poétiquement qu’il dormait “à la belle étoile” depuis son exil au Rwanda. Ihumure héberge une clientèle atypique, évoluant dans une réalité bien différente de celle des backpackers voisins.

Josiane et Janvier nous ouvrent les portes du lieu. Tous deux sont des journalistes pigistes originaires du Burundi. Ils résident ici depuis un peu plus d’un an. La Radio Publique Africaine (RPA), pour laquelle ils travaillaient au pays, n’émet plus depuis mai 2015. Au printemps dernier, le président Nkurunziza a fait part de sa décision de se présenter pour un troisième mandat, provoquant de nombreuses manifestations suivies d’une répression féroce dans tout le pays.

Les autorités burundaises ont à cette période décidé de prendre en chasse la liberté de ton, trop menaçante pour le maintien au pouvoir du président. La RPA, comme Bonesha FM et Isanganiro, a été prise pour cible. Après avoir été partiellement interdite d’antenne, ses locaux ont été saccagés le 16 mai 2015. Les trois radios avaient vu le jour dans le contexte de la guerre civile burundaise (1993-2005). Dans un pays meurtri par des divisions politiques et ethniques, leur objectif était triple : la paix, la réconciliation et l’éducation.

Josiane et Janvier, recherchés par les services de renseignements, ont dû fuir le pays. Josiane explique qu’elle avait d’abord essayé de mettre sa famille à l’abri à l’extérieur de la capitale, Bujumbura, mais que ce n’était pas une solution totalement sûre. C’est au moins 150 de leur confrères qui ont aussi pris le chemin de l’exil, avec pour principales destinations le Rwanda voisin ainsi que l’Ouganda. Certains, craignant que leurs proches ne soient victimes de représailles, ont fui en famille, d’autres seuls. La plupart sont partis avec peu en poche, sans avoir le temps de mettre en place une stratégie sur le plan professionnel.

En partenariat avec l’Union des Journalistes du Burundi (BUJ), le Rory Peck Trust (RPT), le Committee to Project Journalists (CPJ) et l’International Media Support (IMS), financent actuellement l’hébergement temporaire d’une quinzaine de pigistes et d’une dizaine d’autres journalistes à Ihumure. Il est très courant pour les journalistes de la région d’être employés à long terme sous le statut de pigistes. Cela a des conséquences en cas de problème, car leurs chances d'obtenir un soutien de leur employeur sont plus minces.

Tandis que Josiane est venue à la guesthouse sur le conseil de ses collègues, Janvier y a été mené par des agents de l’administration rwandaise. Leur refuge porte bien son nom : en kinyarwanda, Ihumure signifie « calme », « apaisant ». Les journalistes sont installés dans des chambres de deux personnes. Il n’a a malheureusement pas assez de place pour les familles. Josiane explique qu’elle s’y sent en sécurité et que l’atmosphère y est bonne, malgré un sentiment de crainte qui flotte en permanence sur les exilés. “On est tout le temps aux aguets”, rapporte-t-elle.

Ces craintes ne sont pas sans fondement. A la fin du mois de Juillet 2016, un journaliste travaillant pour le journal Iwacu, Jean Bigirimana, a disparu à Bujumbura alors même qu’il revenait de Kigali. A la même période, un journaliste de la radio Bonesha, en exil en Ouganda, a été agressé physiquement par des personnes qu’il a identifiées comme burundaises. Josiane et Janvier font écho d’empoisonnements qui auraient ciblé la communauté burundaise en exil et de la présence d’agents burundais à Kigali, qui tenteraient d’infiltrer la communauté journalistique.

Mais c’est avant tout leur avenir professionnel qui préoccupe les pigistes car, comme l’explique Josiane ”pour ce qui est de l'emploi, ce n'est pas du tout chose facile”. Janvier confirme : “Il nous est quasiment impossible de travailler comme pigistes au Rwanda”.

Avec un taux de chômage élevé et une pesante incertitude sur l’évolution de leur situation, il est désormais quasiment impossible pour les journalistes burundais de retrouver un emploi stable et bien rémunéré. Certains compensent cette inactivité forcée en s’investissant en tant que journalistes bénévoles. “Pour le moment, on vit au jour le jour”, regrette Josiane.

Bien qu’ils restent déracinés et que leurs vies de famille soient affectées par les événements survenus récemment au Burundi, la guesthouse Ihumure offre à ses pensionnaires des garanties de sécurité, de la chaleur humaine et une opportunité de continuer à évoluer dans leur communauté nationale et professionnelle.   
 

RPT a par ailleurs accordé 23 bourses d'asistance individuelles à des pigistes burundais ayant dû quitter le pays.
 
Suivez Valentine: @GavardValentine
 

Photographies: Image de Jean Bigirimana, avec l'aimable autorisation d'Iwacu News; Un assault des forces de l'ordre burundaises contre les manifestants opposés à un troisième mandat du président Pierre Nkurunziza, dans le quartier Musaga à Bujumbura le 20 mai 2015 (AFP PHOTO/Carl de Souza);Photographie de la guesthouse Ihumure, avec l'aimable autorisation de Josiane.  



 

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